Les familles chaupatières au XVIIe et au XVIIIe siècle

D’après les registres paroissiaux (BMS) des années 1640 à 1792

En 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts impose aux curés de tenir un registre des baptêmes dans chaque paroisse [1], obligation étendue en 1579 aux mariages et aux sépultures.

Même si ces documents occultent la partie non-catholique de la population, ils constituent une précieuse source d’information sur la vie des communautés paroissiales sous l’Ancien régime.

Les curés de Lachau ont tenu de tels registres, mais les Archives départementales de la Drôme ne conservent que celui de l’année 1755 et ceux des années 1773 à 1792. Par un heureux hasard, les recherches entreprises dans le cadre du projet « histoire de Lachau » nous ont mis sur la piste d’un exemplaire presque complet des registres des années 1640 à 1792, soit au total 4044 actes, qui dormaient au fond d’une vieille valise.

Nous avons analysé ces documents en nous focalisant sur les points qui pouvaient présenter un intérêt pour la connaissance de l’histoire du village, laissant à d’autres le soin d’en faire l’étude généalogique.

Nous donnons ci-après, la synthèse de nos observations.

Des annexes précisent les points suivants:

Annexe 1 – Présentation matérielle des registres

Annexe 2 – Nombre des actes par nature et par année

Annexe 3 – Le nom des familles du village (patronymes) au cours du temps

Annexe 4 – Les notables

Annexe 5 – Les métiers des chaupatiers au milieu du XVIIIe s. (1748-1755)

Annexe 6 – Mortalité et durée de vie (1748-1772)

L’annexe 7 contient la transcription de 81 actes qui nous ont paru présenter un intérêt pour l’histoire locale.

ANALYSE DES REGISTRES PAROISSIAUX (SYNTHESE)

1640-1792 : une période d’expansion démographique – Le brassage des populations – L’instabilité de la situation politique dans la seconde moitié du XVIIe s. – La conversion à la religion catholique de la famille de la Chau – Le brassage des populations – les métiers exercés par les chaupatiers au milieu du XVIIIe s. – Le seigneur de Lachau, et sa famille – Les inhumations dans N.D. de Calma – Les patronymes chaupatiers – Les notables et l’émergence d’une bourgeoisie villageoise – Les interdits jetés sur les églises et le cimetière – Mortalité et durée de vie – Les nourrices de l’Hôpital de Marseille

1640-1792 : une période d’expansion démographique

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Avec un nombre des naissances (2832 baptêmes) très supérieur à celui des décès (1749 sépultures), les registres paroissiaux sont le reflet de la progression démographique quasi continue sur la période étudiée (de 1640 à 1792, Lachau passe d’environ 450 à 720 habitants).


Le brassage des populations

Les actes de mariage montrent que Lachau est loin d’être replié sur lui-même.

Sur la période 1655-1673, ces actes révèlent en effet que, dans 40% des cas, le conjoint est originaire d’un autre village situé dans un rayon de moins de 30 km autour de Lachau  .Les bourgs d’origine des conjoints sont : Curban, Montfroc (6), Piégon, Chateauneuf-de-Chabre, Mévouillon, Jarjayes, Séderon, Arzeliers, Ribiers, Eourres, Salérans, Barret-le Bas, La Rochette (2), Ballons, Noyers (2), Sisteron, Ison (2), Montbrun, Roussieux, Trescléoux et Ste-Colombe).

L’instabilité de la situation politique dans la seconde moitié du XVIIe s.

Dans la seconde partie du XVIIe Siècle, le village se reconstruit après les tourments des guerres de religion. Si le pays est pacifié, des troupes de soldats sont toujours présentes dans la région pour réprimer toute velléité de révolte protestante.

Dans trois actes de baptême les parrains sont des militaires. L’un vient de Touraine, un autre de Beauce et le troisième est lieutenant au fort de Mévouilon.

A deux reprises, le curé baptise des enfants d’« égyptiens » de la compagnie de Jérôme Lavigne. Là encore, il s’agit de soldats. Ce nom ou celui de « bohêmes » désignait ceux que l’on appelle aujourd’hui les gens du voyage et qui étaient alors enrôlés dans des compagnies de soldats qui se déplaçaient avec femmes et enfants, avec le reste des troupes.

La conversion à la religion catholique de la famille de la Chau

En 1685, Louis XIV abroge l’édit de Nantes qui permettait aux protestants d’exercer leur religion. Ceux-ci doivent alors se convertit ou s’exiler.

Cet épisode historique est illustré dans nos actes par la famille « de la Chau.

Outre son nom, cette famille présente l’originalité d’avoir fait partie de la communauté protestante de Lachau.

Elle apparait le 1er avril 1659 dans les registres avec l’acte de mariage de Baptadine de la Chau et de Jacques Thomé de Séderon qui nous apprend que pour se marier, Baptadine avait abjuré l’hérésie et fait publique profession de foi, … ensuite de quoi elle avait été absoute de l’excommunication et recueillie dans le giron de l’église par Me Gailhard, curé de Trescléoux.

L’année suivante, sa demi-sœur, Diane de la Chau, épouse Jean Bonnet, d’Arzeliers, après avoir abjuré la religion réformée.

Le 20 octobre 1686, Daniel de La Chau et de Magdeleine Armand sont qualifiés de nouveaux convertis, à l’occasion du baptême de leur fils.


Le seigneur de Lachau et sa famille

Même si les la Tour du Pin Montauban résidaient habituellement dans leur château de Soyans, ils sont très présents à Lachau.

Le 25 août 1653, René (III) de La Tour de Gouvernet est parrain de Louis Mathieu. En 1655, il est parrain de Marie-Lucrèce Laugier et en 1663 de Lucrèce-Marie Gascon.

Dans 8 autres actes de baptêmes de la fin du XVIIe s. (entre 1669 et 1689), la marraine du baptisé est un membre de la famille seigneuriale.

Au siècle suivant, Antoine-René de la Tour du Pin-Montauban est parrain d’Angélique Camelle (1705), de Lucrece Camelle (1709), de René Marcel et de René Chanueil (1711).

En 1711, Madeleine de la Tour du Pin est baptisée à Lachau.

René-Antoine est parrain de René Mathieu et de René Jarjayes, en1716 et en 1722, Magdelene de la Tour du Pin est marraine de Magdelene Essaudecueir.

Deux des filles de René-Louis- Henri de la Tour du Pin-Montauban sont baptisées à Lachau (Françoise-Victoire, le 5 novembre 1756, Madeleine-Victoire, le 22 septembre 1759), et deux autres se marient dans la chapelle du château (Angélique-Madeleine, en 1763, et Madeleine-Gabrielle, en 1764) [2].

Enfin, en 1766, c’est à Lachau que naissent les jumeaux de Madeleine-Angélique de la Tour du Pin et de Pierre-Paul, marquis de Clerc La Deveze.

Les métiers exercés par les chaupatiers au milieu du XVIIIe s.

Au milieu du XVIIIe s., les curés mentionnent fréquemment le métier des personnes citées dans les actes. Sur un échantillon de 149 personnes, dont le nom et le métier a été relevé sur une période de 9 ans (1748 à 1756), nous avons recensé 24 métiers.

Seules 3 femmes sont identifiées par leur profession, 2 sages-femmes et la gouvernante du marquis, mais d’autres actes nous les montrent travaillant aux champs, assistant leur époux à la ferme, ou encore exerçant l’activité de nourrice.

La population la plus importante est celle des journaliers et travailleurs, au nombre de 48, soit un tiers des actifs.

Les exploitants agricoles propriétaires de leur terre (ménagers et laboureurs), au nombre de 37, représentent le quart de la population active.

Les travailleurs du textile (cardeurs, tisseurs, teinturier) sont au nombre de 22; soit 15% des actifs, ce qui confirme l’importance de l’industrie textile dans le Lachau de cette époque.

Il y a 23 artisans (15%): 1 chapelier, 7 cordonniers, 6 maçons, 4 maréchaux-ferrants, 2 menuisiers 1 meunier et 2 tailleurs.

Il y a 3 marchands appelés aussi trafiquants.

Le reste est constitué de fonctionnaires et de professions libérales : 1 brigadier des tailles, 2 chirurgiens, 1 châtelain, .4 maitres d’école, 3 militaires, 2 notaires et 1 receveur.

Au cours des années qui suivent, on trouve également des voituriers, un receveur des fermes du roi, un drapier et un aubergiste

Les inhumations dans N.D. de Calma

Pour des raisons d’hygiène, les inhumations se font très rapidement, en général le lendemain du décès, parfois même dans la journée. Sauf en cas d’interdit (v.ci-après), elles ont lieu dans le cimetière de l’église Notre-Dame.

A huit reprises, les personnes décédées ont leur sépulture dans l’église. Le premier cas concerne une personne décédée en 1655, dont le nom est illisible, qui est enterrée « dans l’église de Notre-Dame ». Deux autres concernent Michel et Jean Romieu, qui, respectivement en 1659 et 1671, sont ensevelis « au devant la porte de N.D. ».

Par la suite, cinq autres personnes sont inhumées « dans l’église Notre-Dame » : Anne-Marie Romani, en 1688, Jean Salua, en 1705, Charles Salua, en 1706, la mère du curé, en 1722, Rose Bernard, en 1723 et Marie-Rose Bernard en 1732.

Les patronymes chaupatiers

Les patronymes cités les plus fréquemment sont :

Au XVIIe s. :Michel (273, Mathieu (172), Gilly (118), Chanueil (105) et Bremond (104)

Au XVIIIe s. : Mathieu (743), Bernard (356), Jarjayes (346), Laugier (227) et Michel (195)

Nous donnons en annexe 3 une étude détaillée sur le sujet.

L’émergence d’une bourgeoisie villageoise

Au cours de la période émerge une petite bourgeoisie locale que l’on peut identifier par le titre de Sieur, Maître ou Damoyselle qui précède systématiquement leur nom.

Elle est constituée d’administrateurs, de professions libérales, d’artisans et d’entrepreneurs. Parmi ces derniers, un certain nombre se rattache à la production textile, signe de l’importance de cette activité dans l’économie du village.

Ces notables sont souvent choisis comme parrain ou marraine, ou comme témoin des mariages. Le Sr Jean-Charles Salua et son épouse Anne Romani sont ainsi choisis 35 fois comme parrain ou marraine d’enfants de Lachau, au cours de la période étudiée.


Les interdits jetés sur les églises et le cimetière de Lachau

A trois reprises, l’évêque de Gap jette l’interdit sur le cimetière et les églises de la paroisse :

  • en 1749
  • en 1757
  • et en 1776 (du 22 février au 28 mai)Pendant ces périodes, les cérémonies religieuses et les inhumations se font à Eygalayes et surtout à Ballons.Mortalité et durée de vieDans le second quart du XVIIIe siècle, le curé note presque systématiquement l’âge des personnes décédées, ce qui permet d’appréhender l’espérance de vie des chaupatiers de cette époque.Près d’un enfant sur six meurt dans le mois qui suit sa naissance.Pour ceux qui ont franchi le cap de 5 ans, l’espérance de vie est de l’ordre de 50 ans.Mais en général les chaupatiers meurent chez eux, munis des sacrements de l’Eglise. C’est aussi le cas en 1736-1737.Au début de l’année 1766, on observe de très nombreux décès d’enfants.
  • A contrario, on constate que l’épidémie de peste de 1720-1722  n’atteint pas Lachau. Le « mur de la peste » s’est révélé efficace.
  • En 1748, le curé, JB Blanc est malade (il meurt le 3 mai) et le vicaire infirme. Au début de l’année suivante la mortalité, notamment infantile s’accroit.
  • Mais la brusque augmentation des sépultures à certaines époques est révélatrice de la survenance d’épidémies. Trois actes font allusion à des morts par infection, en 1765 et 1775.
  • Nos curés ne sont pas prolixes sur les causes de décès. Il y a quelques morts subites, comme celles de Claude Mathieu, tué par un garde en 1712, celle d’un autre Claude Mathieu, retrouvé mort en campagne, en 1777, au quartier du Plan de Parret, celle de Laurens Bremond, trouvé mort, en 1754, après une chute dans un précipice, ou encore celle de Jean Martin, en 1756 et celle de Me Jean Rancou, notaire de Ballons, trouvé mort au bord d’un chemin, en 1759.
  • Il y a chaque année quelques naissances de jumeaux. Leur décès à la naissance ou dans les jours qui suivent est quasi systématique, parfois suivi de celui de leur mère.
  • La mortalité infantile est élevée puisque plus de la moitié des décès concerne des enfants de moins de 5 ans.
  • Ces interdictions sont à rapprocher des menaces d’interdit proférées par l’évêque lors des visites pastorales, dans le cas où les paroissiens ne procéderaient pas rapidement aux réparations de leurs églises qui étaient en mauvais état.


Les nourrices de l’Hôpital de Marseille

Du fait de la mortalité infantile, les jeunes femmes susceptibles d’allaiter un autre enfant que le leur sont nombreuses, d’autant que cela pouvait représenter un complément de revenu.

Plusieurs actes de décès se rapportent à des enfants placés en nourrice.

Parmi ces actes, certains mentionnent l’Hôpital de Marseille. Il apparait en effet que ces « Messieurs de L’Hôpital de Marseille » plaçaient des jeunes dans les familles de nos régions et notamment à Lachau.

Les jeunes orphelins restaient dans les familles et parfois se mariaient sur place. L’Hôpital restait leur tuteur et s’ils envisageaient de se marier avant leur majorité, c’est l’Hôpital qui donnait l’autorisation parentale que le curé conservait dans ses registres.

Cette pratique a perdurée bien après l’Ancien Régime, jusqu’au début du XXe siècle, l’Assistance publique prenant le relais de l’Hôpital.

[1] Cette même ordonnance impose l’usage du français dans les actes officiels.

[2] AL, p.352