Le site gallo-romain du Luminaïre

Pour rédiger cet article, nous nous appuyons sur les publications des chercheurs et notamment le travail réalisé dans le cadre du PCR (Projet Collectif de Recherches) « Autour des Vocondes » animé par Michèle Bois et Nicolas Rouzeau (2011-2014)

 

Situé à 1500 m au Sud-Est du village, dans une lande où la roche affleure, le site du Luminaïre est un lieu de référence pour les spécialistes de l’époque gallo-romaine.

L’endroit a d’abord servi de carrière de pierre avant d’être utilisé comme dépotoir pour des objets votifs issus d’un sanctuaire voisin.

La nature et le nombre des objets mis au jour surprennent en un tel lieu et donnent au site un caractère exceptionnel.

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Vue de la vitrine consacrée aux lampes à huile du Luminaïre, lors de l’exposition de Nyons sur les Voconces en 2015 [1]

Après avoir rappelé le contexte des découvertes nous nous intéresserons à la nature des objets qui ont été trouvés. Nous évoquerons les usagers du lieu et leurs pratiques cultuelles à l’époque gallo-romaine avant d’aborder le problème de la localisation du temple.

Les premières découvertes

C’est au milieu du XIXe siècle, que des travaux mirent au jour en cet endroit de nombreuses lampes de terre cuite. Alertés, par cette découverte, et quelques autres sur le territoire de Lachau, les amateurs de curiosités et les érudits locaux se rendirent sur place pour acquérir les objets découverts et publier leurs observations dans des revues savantes.

La première mention du site se trouve dans une lettre de 1878, écrite par Louis Devès qui évoque une fabrique de lampes funéraires au lieu-dit Le Luminaïre[2]. Le premier article publié

dans une revue scientifique semble être un article de M. Garcin, dans «  la curiosité universelle » où il est question de la découverte de 65 lampes de terre cuite [3]. En 1897, Hyppolite Müller, fondateur du Musée Dauphinois, évoque, dans une lettre que nous avons reproduite par ailleurs, les découvertes faites à Lachau et le temple qui devait s’élever ici.

Depuis, nombreux sont les chercheurs qui se sont intéressés au site. Cela vaut aux objets découverts à Lachau d’être présents dans plusieurs musées, notamment à Grenoble, Gap, Nyons et depuis peu St-Paul-Trois-Châteaux.

 

Les fouilles de Jean Boudon (1972-1977)

La fouille officielle du site a été conduite, entre 1972 et 1977, par Jean Bourdon, professeur d’histoire à Marseille, peu après les fouilles faites par Guy Barruol, au sanctuaire gallo-romain de Lardiers, à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau de Lachau.

Dès la première campagne (1972), sur 6 sondages, d’environ 1 m2 chacun, 3 se sont avérés positifs. Sous 20 cm de terre végétale, une couche archéologique, épaisse de 30 cm, a livré des débris de lampe des Ier, IIe et IVe siècles, des disques de bronze, une monnaie de Probus (276-282), de la sigillée, un as de Marc-Aurèle, de la poterie commune, deux anneaux de fer et un médaillon en plomb. Dans l’un des sondages, sous la couche archéologique Jean Boudon a trouvé 30 cm de tuiles antiques (tegulae et imbrices).

La deuxième campagne (1973) a permis d’élargir le périmètre de recherche à partir des zones de découvertes. Elle a livré des lampes grossières des IIIe et IVe siècles, confirmées par une pièce de Constantin. Dans une partie du sondage, une couche intermédiaire, de 20 cm, est apparue au milieu de la couche archéologique, constituée de deux couches de cendres, de 5 cm, séparées par 10 cm d’argile, dans laquelle était incluses 4 monnaies du IIIe siècle (Philippe Ier, Probius, Pubien et Tétricus). La couche archéologique, située sous les cendres comprenait des débris de lampe, des morceaux de tegulae, des fragments de disques en bronze, des petits outils miniatures, un poinçon en os, une aiguille, une anse d’urne funéraire en verre bleu. Tout au fond de la fouille, à même la roche, se trouvait un foyer entouré de pierre, avec au milieu de 20 cm de charbon de bois, une lampe intacte et un sesterce de Lucilla (IIe s.) et tout autour une grande quantité de mortier.

Au cours des années suivantes, Jean Boudon a encore élargi le périmètre de recherche et recueilli un abondant matériel. Pour illustrer l’importance des trouvailles, on notera que le poids des fragments de lampes a représenté 30 kg en 1975, 50 kg en 1976 et 20 kg en 1977.

Le mobilier découvert

Dans tout le SE de la France, une vingtaine de sites cultuels gallo-romains a été étudiée par les chercheurs du PCR Voconces. Parmi ces sites, celui de Lachau se distingue par le nombre de lampes mises au jour qui ne peut se comparer qu’à celui de Lardiers (04).

Le mobilier extrait, principalement constitué d’offrandes et d’ex-votos, comporte :

1) D’abord, de nombreuses lampes en terre cuite dont le nombre est estimé à plus de 10 000 pour la totalité du site. La plupart sont brisées, mais quelques-unes nous sont parvenues en bon état (quelques dizaines au cours de fouilles de Jean Boudon).

Dans le catalogue analytique qu’il en a dressé, S. Bleu estime [4] que 80% des lampes sont de type italique, de même nature que celles que l’on trouve à Vaison. Nombre d’entre elles sont des copies d’originaux, fabriquées par surmoulage, reconnaissables par l’empâtement des reliefs et par leur taille réduite par rapport aux originaux connus.

Leur décor est très varié. Les réflecteurs présentent des volutes, des animaux terrestres ou marins, des sujets mythologiques, des oiseaux, des scènes de la vie quotidienne, des insectes, des fleurs et des scènes érotiques.

Une autre partie des lampes est plus frustre. Elles sont de petite taille (5 cm) et sans doute à usage unique. Leurs décors sont rudimentaires, faits de croix cantonnées de quatre points, de perles ou de rosaces. Elles pourraient avoir été fabriquées localement.

Mémoire Stéphane Bleu, planche 1 / Mémoire Stéphane Bleu, planche 18

2) De petits objets en fer (exvotos) qui représentent des outils agricoles miniatures (30/70 mm), crosses, houes, haches, faucilles, serpes, socs d’araires, pics,… ainsi que des armes en réduction (50/120 mmm), fers de lance ou d’épieu, flèches, couteaux…. Ces pièces ont peu d’équivalent [5] et sont l’une des originalités du site [6].

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3) De petits miroirs métalliques de 40 à 80 mm de diamètre, en forme de disque.

Dossier 3 Img 54) Trois petits cadres en plomb de 33 mm de côté, comportant au centre une ouverture circulaire de 25 mm de diamètre, et le long des montants, une inscription en grec.

Pour Guy Barruol [7], ces cadres, dont une douzaine d’exemplaires a été trouvé en divers endroits du sud de la France, étaient destinés à recevoir un miroir de verre ou un médaillon et pouvaient servir de couvercle à une petite boite en bois. L’inscription peut se traduire par « Licinios Touteïnos (a fait cet objet) pour la sacro-sainte Séléné, en témoignage de reconnaissance ». Quintos Licinios Touteïnos était un artisan d’Arles. Quant à Séléné (Σελήνη), il s’agit de la lune ou de la déesse du même nom.

5) Quelques bijoux : pendentif, fibules, bracelets ou bagues, en argent, bronze ou fer.

Dossier 3 Img 66) Des pièces de monnaie de Commode, Julia Domna, Magnence et Maximin, Marc-Aurèle… qui ont permis de dater les trouvailles [8].

Aux monnaies trouvées par Jean Boudon, il convient d’ajouter celles que Me Lombard, de Sisteron, a extrait des déblais de fouille, qui couvrent une période qui va du début du IIe à la fin du IVe siècle.

7) Des centaines de tessons de céramique qui correspondent à des objets usuels, comme des gobelets et des plats.

8) Enfin, de très nombreux clous de toutes dimensions et des morceaux de tuiles en quantité.

Les usagers du lieu et leurs pratiques cultuelles

Le site du Luminaïre se situait dans la zone d’influence de la confédération des Voconces, un peuple gaulois, soumis en -122 par les Romains, dont le territoire était approximativement délimité par le Rhône, l’Isère et la Durance.

Dans les premiers siècles de notre ère, ce peuple était largement romanisé, mais il avait gardé un statut particulier qui lui conférait une certaine autonomie.

LesVoconces avait deux capitales, Vaison et Luc, cette dernière supplantée par Die au début du IIe s.. Les Sogiontes, tribu alliée des Voconces avaient Sisteron pour capitale

La grande quantité et l’origine des objets recueillis à Lachau suggèrent la venue de pèlerins extérieurs et l’existence de réels courants d’échange, malgré l’isolement relatif du lieu.

Comment se présentaient les lieux de culte de cette époque ?

Ils étaient situés dans un vaste enclos sacré de plusieurs dizaines de mètres de côté, délimité par une enceinte, en général un mur de pierre (mur péribole).

A l’intérieur de cette aire se trouvait le temple proprement dit, ou fanum, constitué d’une pièce centrale, la cella, entourée d’une galerie couverte, ou péristyle. La cella contenait l’autel et la statue de la divinité et était réservée aux officiants. Le péristyle était, destinée aux pèlerins qui pouvaient y déambuler (dans le sens des aiguilles d’une montre) et y déposer leurs offrandes.

Dans l’enclos sacré, sous le temple ou à côté, une fosse ou favissa était destinée à recevoir les objets de culte mis au rebut (restes d’un temple précédent, restes du rituel de fondation du temple, offrandes des pèlerins, plats et récipients ayant servi aux libations, restes d’animaux sacrifiés, …). Ces objets étaient alors brisés pour qu’ils ne puissent pas être réutilisés.

Les archéologues s’accordent à voir dans les objets découverts au Luminaïre le contenu d’une favissa.

Ces objets lèvent partiellement le voile sur les divinités que l’on honorait ici.

Séléné est expressément citée sur les cadres de plomb. Appelée Luna par les romains, et parfois assimilée à Diane, elle était surtout honorée par les femmes.

Les outils et armes miniatures évoquent des divinités liées aux travaux des champs et à la chasse, peut-être Sucellus, ou Silvain, son équivalent romain, dieu pastoral, protecteur des champs, des récoltes et des troupeaux.

Une question à résoudre : l’emplacement du temple de Lachau

L’existence d’un sanctuaire ne fait plus débats. Elle est attestée par les dépôts votifs, mais aussi par la présence de matériaux de construction sur les zones fouillées par J. Boudon, en particulier des tuiles, du mortier, des clous et du bois brulé.

Mais où était situé ce sanctuaire que les fouilles n’ont pas permis de localiser ?

L’hypothèse la plus souvent mise en avant est de dire que le lieu où l’on a découvert les lampes est la favissa du temple. Dans ce cas, nous devrions être ici à l’intérieur de l’enclos sacré où se situait le temple. Mais il n’y a autour aucune trace de fondations ni de mur péribole, tout au plus des huttes de berger. Les photos aériennes ne révèlent rien en dehors des diaclases qui parcourent la roche calcaire.

Une autre hypothèse doit alors être envisagée : celle du transport au Luminaïre de débris issus du « nettoyage » d’un autre lieu (en vue d’une construction ou d’un usage agricole). A l’appui de cette possibilité, on notera qu’aujourd’hui encore le Luminaïre, situé à la limite des terres cultivables, sert de décharge sauvage pour toutes sortes de gravats. La stratigraphie chahutée du site milite en faveur de cette seconde hypothèse.

[1] Exposition organisée au Musée archéologique de Nyons (Jean-Claude Mège), sous l’égide du Musée d’Archéologie Tricastine de St-Paul-Trois-Châteaux (Mylène Lert)

[2] Cité par Michèle Bois, dans un article publié dans les PLL (2016)

[3] Cité par Stéphane Bleu dans Les lampes et autres objets votifs d’un sanctuaire rural régional, Lachau (Drôme), Mémoire de maîtrise, Université Lumière Lyon II (1991)

[4] Mémoire de maîtrise précité

[5] Des outils miniatures ont été trouvés en petit nombre à Vers-sur-Méouge (Bleu, p.23), St-Cyrice et Lardiers

[6] Illustrations d’après les photos du site de Nicolas Rouzeau https://www.flickr.com/photos/nicolas_04. Ces objets, issus des fouilles de J.Boudon, font partie de la collection de l’association Le Luminaïre de Lachau, déposée au musée de Grenoble, pour étude. Ils ont été restaurés pour être présentés lors de l’exposition Les Maitres de l’Acier, au musée Dauphinois (1996-1997).

[7] Revue Archéologique Narbonnaise, T 18,1985, p.343 à 373 et T 20, 1987, p.415 à 418. Le dessin cest tirée de cette étude.

[8] La pièce donnée comme illustration a été photographiée par N. Rouzeau. Sesterce de Gordien III (238-244)

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