Lachau et les écrivains : Giono, Pagnol, Bucher, Bourdon, Hertier, Laugier

Lachau et ses paysages ont inspiré des écrivains qui en ont fait le décor de leurs romans. C’est ce qu’illustrent les textes qui suivent que nous avons empruntés à Jean Giono, Marcel Pagnol, André Bucher, Françoise Bourdon, Fabien Hertier et Abel Laugier.

Jean GIONO (1895-1970), natif de Manosque, a construit une œuvre dont le décor est une Provence réinventée. Le Lachau de son roman « Deux cavaliers de l’orage » est un lieu imaginaire dont Giono nous donne lui-même la clé : «  C’est un mélange du Lachau véritable, de Banon et de Manosque ». Voici la description qu’il en fait dans un dialogue entre deux de ses personnages, Esther et Marianne :

… On voit Lachau dans la verdure des arbres. Avec ses remparts et sa grande porte, et son clocher et des tours. En effet on la voit toute rouge au-dessus de la verdure des arbres. Mais c’est parce que le mortier est rouge dans ce pays d’argile, voilà tout.

– Si tu l’as vu du haut du Buc, c’est comme si tu la connaissais jusque sous ses jupes. C’est une putain qui s’est toute couronnée de rouge. Tout simplement il n’y a pas besoin d’y venir pour la connaître. On en apprend autant de loin que de près.

-Oh ! vous, vous vous n’êtes jamais partisane de rien, n’empêche que c’est une belle ville. Moi j’ai aimé les quelques fois où Marceau m’a menée. Il nous faisait prendre le petit chemin qui passe sous l’aqueduc ; les mulets marchaient l’un derrière l’autre à travers les grands caniers. On arrive en face les remparts, près de la grande porte. Alors on monte sur la route et on entre. Les rues sont fraîches.

-Il ne t’a pas menée au grand café qui est sur la place du marché ?

– Les mille colonnes, Si ! une fois qu’il faisait froid. On est entré boire le café le matin, mais ça me fait tourner la tête toutes ces colonnes de verre et de glace …


Marcel PAGNOL (1895-1974) est né à Aubagne. Ecrivain et cinéaste, il est élu, en 1946, à l’Académie française.

Dossier 18 Img 1Il a laissé une œuvre qui évoque la Provence. Ses vacances passées à Lachau, alors qu’il était adolescent, y ont laissé quelques traces. Ainsi, dans « Manon des sources », le jeune instituteur nommé dans le village des Bastides est originaire de Lachau. Voici comment sa mère se fait accepter par les villageoises :

… elle était coquette ; toujours bien coiffée et même un peu poudrée : au début, ça ne plaisait pas beaucoup. Mais un après-midi que les vieilles « mémés » tricotaient sur le parapet de l’esplanade, elle vint sans façon s’asseoir auprès d’elles, pour coudre les ourlets d’une douzaine de torchons tout neufs. Les mémés ne parlaient entre elles que le provençal.

Comme Léonie (celle des Castelot, qui était un peu sourde) demandait qui était cette dame, ce fut la dame qui répondit dans la même langue :

« Moi ? Je suis la mère de l’instituteur, et bien contente d’être venue habiter dans ce village, parce qu’il me rappelle le mien. Je suis de Lachau, dans la Drôme. Mon père faisait des pêchers et des lavandes et j’ai pris la faucille plus souvent qu’à mon tour… ».

Le soir, dans les familles, les mémés racontèrent que la mère de « l’essituteur » était une merveille : intelligente, et belle, et brave, et qui parlait le patois aussi facilement que le français. Tout ce qu’on pouvait lui reprocher, c’était que pour dire « peut-être », elle disait « béléou » au lieu de « bessaï ». Mais que voulez-vous, la Drôme c’est dans le Nord … ».

Au bout de huit jours, comme les commères persistaient à l’appeler « Madame l’essitutrice », elle déclara :

« Moi, je ne suis pas institutrice, et je m’appelle Magali. »

Seule Sidonie, la doyenne, qui avait « un beau toupet », osa instantanément mettre à profit cette autorisation : les autres furent toutes fières de l’avoir, mais ne se risquèrent que peu à peu à l’appeler Magali, et pour la première fois, on vit une « étrangère » naturalisée Bastidienne, et devant qui on parlait sans se gêner.


André BUCHER est né en Alsace, en 1946. En 1974, sa vie le mène à Montfroc, dans la Drôme où il se lance dans l’agriculture Bio. Il mène simultanément une carrière d’écrivain.

L’extrait qui suit est tiré de son premier roman publié, « Le Pays qui vient de loin ». A la mort de son grand-père, Jérémie, le jeune héros qui vient de la ville, a rejoint son père dans la ferme familiale de la vallée du Jabron. Son père, lui propose alors de l’aider à poursuivre le travail de défrichage commencé par son grand-père. Un ami, les accompagne. L’épisode se situe aux Chanaux, sur les hauteurs qui séparent Montfroc de Lachau.

Dossier 18 Img 2Trois jours après l’enterrement, ils étaient à pied d’œuvre.

Tôt le matin, l’air était vif et tranchant, ils entrèrent tous les trois en scène devant les rideaux de brouillard du vallon. Ils tronçonnèrent sans relâche une bonne heure durant et lorsqu’ils sentirent peu à peu le soleil leur chauffer la peau et les os, alors que leurs pantalons fumaient des chevilles jusqu’aux cuisses, ils s’accordèrent une pause pour un copieux petit déjeuner à l’abri d’une cahute de charbonnier – sans doute – car on distinguait encore les ronds de terre brunâtre où, un demi-siècle auparavant, les bouscatiers produisaient du charbon de bois.

Ils assemblaient leurs branchages, les disposaient en andins contre les fûts éclaircis et le soleil comme en suspens s’aventurait, accomplissant du sur-place, sur ce jeu de l’oie entre la lumière et les troncs.

Subitement, il s’animait, caracolait en diagonales muettes – de légères plumes échappées d’un bleu d’acier -, refendant la forêt dans sa longueur et à ce moment-là Jérémie levait la tête, se demandant si ces petites particules de laine blanc et doré finiraient par se regrouper, se sceller au plus lointain et au plus secret de l’ample édredon touffu du bois restant à défricher.

Le midi, ils descendirent à la fontaine des Chanaux, en fait un point d’eau grossi et transformé en torrent par les derniers orages. L’eau y était différente de celle de leur source, moins âpre et moins froide. Paul conseilla de ne pas en boire sous peine de coliques. Ils s’accroupissaient au bord d’une menue crique, admirant le ruisseau qui venait buter contre elle avant de reprendre de la force dans les trous à écrevisses puis, crânement, de rebondir de pierre en pierre sous les basses ramures des saules, des amélanchiers, pendant que le bruit de son eau paraissait vouloir mourir là, bêtement, dans une impasse. Ensuite le vent s’en emparait, il le gonflait pire qu’une voile, en projetait le clapotis mêlé à son souffle court sur la barre des rochers disséminés dans le vallon.

Cette première journée avait été une révélation pour Jérémie. …


Françoise BOURDON est originaire des Ardennes où elle nait en 1953. Elle enseigne l’économie pendant 17 ans avant de se consacrer au journalisme. Son premier roman paraît en 1986. Elle connait le succès avec « La Forge au Loup », publiée en 2001. Son installation à Nyons, pour raisons de santé, est le point de départ d’une série de romans provençaux.

« La Grange de Rochebrune », roman paru en 2014, se situe en partie dans le sud des Baronnies. L’histoire couvre un siècle et trois générations de lavandiculteurs sur fond de guerres mondiales et d’exode rural. L’extrait ci-dessous raconte les premières années de la vie d’Antonia à Eygalayes et sa rencontre avec Pierre, à la fête de Lachau.

Dossier 18 Img 3La journée, d’une douceur exceptionnelle pour ce début mars, lui était apparue comme une promesse.

Debout sur le seuil de la Grange, elle contempla l’horizon qui pâlissait lentement, comme à regret, alors que le soleil avait disparu depuis une bonne dizaine de minutes. Des écharpes d’un rose mauve délicat se confondaient avec le sommet des crêtes. Le bleu grisé du ciel s’estompait peu à peu tandis que l’obscurité gagnait du terrain.

Un soupir gonfla la poitrine d’Antonia. Elle avait travaillé tout au long du jour et elle devait à présent rentrer. C’était plus fort qu’elle, dès qu’elle pénétrait à l’intérieur du corps de bâtiment principal, une angoisse sourde lui nouait le ventre.

Elle jeta un ultime regard au ciel et se dirigea d’un pas décidé vers le logis des Ferri. Lorsqu’elle y était entrée pour la première fois, cinq ans auparavant, jamais elle n’aurait imaginé s’attacher autant à la Grange. Aînée d’une fratrie de trois, Antonia avait été élevée dans une ferme modeste du côté d’Eygalayes. Une salle éclairée par un maigre quinquet, l’eau à aller chercher à la source, distante d’un petit kilomètre, l’aide d’un gamin de l’Assistance pour garder le maigre troupeau… On tirait le diable par la queue dans la famille Corré. Aussi, lorsqu’elle avait croisé le chemin de Pierre, elle avait vite compris que les parents Ferri verraient leur relation d’un mauvais œil. Pierre était un gars bien bâti, avec des yeux aussi bleus que le ciel et un sourire qui vous donnait envie de tout quitter pour le suivre. Antonia était belle fille. Plusieurs hommes le lui avaient fait comprendre, le soir, à la veillée. On avait coutume, dès l’automne, de se rendre les uns chez les autres. Les enfants dégovaient les amandes, écalaient les noix, tandis que leurs mères tricotaient mitaines et chaussettes. Les pères buvaient leur vin de noix à petites gorgées, en faisant claquer leurs langues. On avait bien chaud, au coin de l’âtre. Les jeunes gens en profitaient pour faire mieux connaissance. Passé onze heures, lorsqu’il gelait, on rentrait chez soi en levant bien haut la lampe-tempête.

Antonia se rappelait avoir eu les jambes engourdies, le bout du nez glacé, malgré les tricots et les châles dont sa mère l’enveloppait. Bien au chaud dans son lit, avec le chat Zéphyr pour lui servir de bouillotte, elle se remémorait la veillée, et les yeux si bleus du fils Ferri. C’était ainsi que tout avait commencé.

«Je vous veux pour femme», Antonia, lui avait-il déclaré, le jour de la fête votive, à Lachau, alors que tous deux dansaient. Elle avait ri. Elle se souvenait de son rire, un brin moqueur, et de cette chaleur qu’elle avait éprouvée dans tout son corps. Parce que, comme elle l’avait confié à son amie Fernande, ce serait cet homme-là et aucun autre. …

(La Grange de Rochebrune, Calmann-Lévy, 2014)

Fabien HERTIER, né en 1984, est l’une des étoiles montantes de la littérature provençale. Son premier roman, « Le monde après la pluie », met en scène un berger de Lachau qui raconte sa vie, et notamment son engagement pendant la guerre d’Espagne, aux côtés des républicains. Fabien Hertier nous présente ainsi le village de naissance de son héros:

Savinien naquit avec le siècle, à Lachau, en février de l’année 1900.

Le monde dans lequel il grandit plongeait ses racines au plus profond des temps. Il renfermait un ordre souvent dur, beau comme la vie et plus fort que la croix des clochers. Il y avait au-dessus de ce monde un ciel d’un bleu éblouissant.

Lachau était un petit bourg au milieu d’un cirque de montagnes. Pour l’atteindre, il fallait franchir la rivière Méouge sur un pont si bas que lors des crues, l’eau verte, qui soufflait, venait lécher le tablier. Le village était entouré de prés très fleuris, parcourus d’ondulations électriques comme une crinière de cheval. Au-dessus, sur une colline, on apercevait une tour templière.

Dès sa plus tendre enfance, Savinien eut la vision de cette tour lointaine dressée contre le ciel, solitaire parmi le peuple mouvant des nuages … ».

(Le monde après la pluie, Elan Sud, 2009, chapitre II, p.19).

Abel LAUGIER est né le 23 juillet 1852 à Lachau, de François, agriculteur et tisserand, et de Marie Viton, originaire de Mallemort dans les Bouches-du-Rhône. Il passe sa jeunesse à Lachau, dans le village puis à la Piniée, où il s’imprègne du parler local. Parti à Marseille pour trouver du travail, il intègre le mouvement des félibres, écrivant de petites pièces en prose et des poêmes où il exprime l’amour de son pays. Il revient à Lachau pour sa retraite : « pour réaliser le grand rêve de ma vie : me fixer au milieu de vous dans notre cher Lachau que j’ai tant aimé, pouvoir contempler nos belles prairies, nos sources, nos montagnes ! ». Le décès de son épouse, en 1915, mets fin à ce projet.

Nous donnons ci-après un petit texte qu’il lut, en 1892, lors d’un banquet de l’association Athénée de Forcalquier et Félibrige des Alpes, suivi d’une ode à Lachau.

VERS GAVOT

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