Ecoles et instituteurs

L’école de Lachau sous l’Ancien Régime [1]

Dès le début du XVIIe siècle, la communauté des habitants de Lachau dispose d’une école destinée à l’instruction de ses jeunes. Elle engage un enseignant, met une maison d’école à sa disposition et prend à sa charge une partie de sa rémunération.

Lachau n’était pas un cas isolé puisque des écoles sont aussi attestées dans les communautés voisines d’Eygalayes, en 1699, de Mévouillon, en 1666, ou encore de Laborel, en 1658.

Les maîtres (précepteurs de la jeunesse)

Dans les archives de Lachau, le plus ancien contrat signé avec un maître d’école est celui que la communauté passe, le 23 octobre 1622, avec Guillaume Garnier, d’Avignon. Dans ce document, Garnier s’engage à demeurer une année complète à Lachau pour y exercer la fonction de précepteur et de faire tout ce qui est en son pouvoir pour apprendre la lecture, l’écriture et les bonnes mœurs aux enfants que les habitants de Lachau enverront à l’école.

Vingt-trois enseignants se succèdent de 1622 à 1789 avec le titre de maître d’école, régent des écoles ou encore précepteur de la jeunesse. Leur nom est donné en annexe.

Par qui étaient-ils choisis ? Dans le cas de Guillaume Garnier, c’est la communauté, en la personne de ses syndics, qui fait le choix de l’enseignant et qui signe le contrat d’engagement. Il fallut sans doute l’approbation, au moins tacite, du curé, puisque celle-ci était obligatoire dans les petites écoles depuis une ordonnance de décembre 1606.

En tout état de cause, les autorités religieuses apparaissent très impliquées dans ce qui touche à l’éducation, comme le montre le profil des précepteurs. Ainsi, Garnier, fait aussi office de clerc[2]. Le contrat de Seignoret (1641) affirme sans ambigüité sa fonction religieuse, puisqu’il est stipulé qu’il assistera à la messe, aux vêpres et à l’office des pénitents. Barrety (1650) est prêtre et, en sus de l’enseignement, il lui revient d’exercer les fonctions sacerdotales dans la chapelle des pénitents.

L’évêque peut inspecter les enseignants et même les révoquer. C’est dans ce but que le 7 janvier 1788, J.B. Charras, curé de Lachau et archiprêtre de Séderon écrit à son évêque en ces termes au sujet de l’instituteur Roux, de La Valouise, qui exerçait à Lachau [3] :

« L’éducation de la jeunesse ne devant être confiée qu’à des personnes d’une religion et d’une vertu reconnue, crainte que ce qui doit conserver les jeunes gens dans la piété ne soit un piège pour les perdre, il est défendu à toutes personnes de tenir école publique, dans aucune parroisse de votre diocèse, sans avoir fait sa profession de foy entre vos mains, et avoir obtenu votre approbation par écrit. Il est enjoint aux curés de s’opposer à ceux qui, sans être approuvés de la manière cy-dessus, s’ingéreront à faire ces sortes de fonctions dans leurs parroisses. C’est le dispositif des ordonnances sinodales, page 207, conformément aux décrets des conciles, aux déclarations de nos roys et aux arrêts des cours souveraines », et surtout à l’édit de 1695, art. 25. Lachau, 7 janvier 1788.

En réponse, le 11 janvier suivant, l’évêque François-Henri de la Broüe de Vareilles prononce l’interdiction d’enseigner à l’encontre de Roux,

Leur rémunération

Les maîtres d’école sont reconnus socialement, mais ils sont très peu payés.

Le contrat de Garnier prévoit une rémunération annuelle de 30 livres par la communauté, et un complément de 4 charges de blé par les parents d’élèves, il perçoit aussi 1/24e de la dîme [4].

Meysonnier (1623) touche 8 écus et 3 charges de blé.

Jubeau (1631) est rémunéré 45 livres, plus 2 sols par élève.

Vital Clauson (1646) touche 24 livres et 4 charges de blé, payées par le curé.

Brémond (1635) reçoit 15 livres et 4 charges de blé,

Seignoret (1641), 8 écus, 4 charges de blé et 36 sols par élève,

Bouillon (1648), 180 livres,

l’abbé Barrety (1650), 96 livres et la rétribution des parents,

Bernard (1653), 36 livres et 4 charges de blé et 2 livres par an et par élève,

Francoul (), 9 livres par trimestre,

Navarre (1701-1716), 24 livres,

Joseph Peyrot (1716-1731), 17 livres par trimestre,

et Michel (1789), 36 livres et 30 émines de blé [5].

La livre n’a pas toujours la même valeur sut toute cette période (sa valeur est pratiquement divisée par deux entre le début du XVIIe et la fin du XVIIIe s). Notons seulement, pour donner on ordre de grandeur qu’au XVIIIe siècle, un journalier gagnait 150 livres par an [6].

Les élèves

L’école est mixte, mais dans les faits, les élèves sont essentiellement des garçons.

Le contrat de Vital Clauson, dit explicitement que les pauvres seront admis gratuitement à l’école, selon un rôle dressé par les consuls. Les contrats de Seignoret et de Bernard contiennent une clause de même nature.

Malgré cette disposition, tous les jeunes, loin s’en faut, ne sont pas formés. Pour preuve, en 1796, lors de l’établissement de l’acte de vente du château de Lachau, près du tiers des acheteurs ne sait pas signer.


 

De la Révolution à nos jours

L’école devient obligatoire et gratuite en 1793. En 1833, avec la loi Guizot ; les communes ont obligation d’ouvrir une école ainsi que de loger et de payer le maître d’école, mais Lachau, comme nous l’avons vu, avait pris les devants. La loi Ferry, du 28 mars 1882, précise les règles qui s’appliquent à l’instruction obligatoire et aux programmes. L’enseignement concerne les garçons et les filles de 6 à 13 ans et peut être assuré par le public ou par le privé.

L’école communale de garçons (1793-1925)

L’école communale de garçons prolonge l’école de l’Ancien Régime, avec une différence notable : son contrôle ne relève plus de l’autorité religieuse.

Les renseignements nous manquent pour les années 1800 à 1835. Après cette date, nous avons pu lister treize instituteurs publics dont le nom figure en annexe [7]:

En 1841, des parents mécontents des prestations de Gilles Giraud, font appel à un instituteur privé : François Sébastien Pellegrin. Giraud sera finalement révoqué, en août 1844, et Pellegrin titularisé à sa place.

En 1860, cette école est située dans l’enceinte du village au quartier du Moulin, à côté de l’église St-Martin. Elle, comprend une salle d’école, l’écurie en dessous et des appartements destinés au logement de l’instituteur.

Cette école est alors destinée à être détruite, dans le cadre de l’opération de construction de la nouvelle église. La nouvelle école qui doit lui succéder est une maison qui appartient à M. Couren, médecin à Baume-de-Venise. Elle est située à gauche, près de la principale porte d’entrée du village [8].

André Lacroix nous dit qu’en 1893, l’école de garçons est installée dans la maison Bernard-Lacroix et qu’elle est très bien construite

L’école privée de filles (1839-1914)

En 1839, des parents prennent l’initiative de créer une école de filles. Cette école privée rencontre un vif succès et sera fréquentée par la plupart des jeunes filles du village.

A la fin du siècle, alors que cléricaux et anticléricaux s’affrontent, l’école de filles de Lachau devient un enjeu dans la lutte que se livrent le curé et le maire du village. En 1899, le maire, Emile Jean, laïcise cette école.

En réponse, l’abbé Réguis originaire de Lachau offre sa maison du château pour recréer une nouvelle école libre de filles. Le conseil départemental refuse l’autorisation, donnée par le conseil de Paris, après avoir cassé le jugement.

L’école des sœurs dure jusqu’en 1901, date à laquelle elles doivent partir, chassées par la loi qui interdit les congrégations religieuses.

Les abbés Pau, Réguis et Bonneau font alors construire un nouveau local, mais le maire et le conseil départemental refusent à nouveau de l’autoriser. Cette autorisation est finalement donnée le 9 Décembre 1902 par le Conseil d’état. Les institutrices sont des sœurs de St Joseph de Marcillac dans l’Aveyron.

En 1910, 22 filles vont à l’école libre et 6 à l’école laïque. L’école libre de filles se trouve alors place de l’école (place des Roussons) [9]

Huit institutrices, qui sont le plus souvent des religieuses, se succèdent à l’école privée de filles de 1839 à 1914. Nous donnons leurs noms en annexe.

L’école libre de filles ferme ses portes en 1914.

 

L’école publique de filles (1899-1925)

Cette école est créée en 1899 par la municipalité anticléricale de Lachau qui laïcise l’école des sœurs (cf supra). Les 4 institutrices dont le nom nous est parvenu sont données en annexe.

Les élèves furent peu nombreuses, les parents préférant envoyer leurs filles à l’école religieuse. La situation change en 1914, lorsque ferme l’école libre.

En 1925, cette école est regroupée avec l’école de garçons. Dès lors, il n’y a plus qu’une seule école communale à Lachau.

L’école publique mixte (1925-1991)

A la rentrée 1925, Lachau n’a plus qu’une seule école mixte, assurée par un seul enseignant.

Elle est située sur la place du monument au mort. Puis elle intègre un nouveau bâtiment, construit à cet effet, sur la route de N.D. de Calma.

Une vingtaine d’instituteurs ou institutrices y ont exercé (liste en annexe).

En 1990, L’école de Lachau n’a plus que 12 élèves. Elle ferme en1991

Les jeunes de Lachau doivent désormais se rendre à Séderon ou à Barret (à 10 km). Pour le collège, à Laragne ou à Buis-les-Baronnies (à 30 km), en utilisant les cars de transports scolaires.

L’école Steiner (1992-1995)

En 1992, l’association pour la pédagogie Rudolf Steiner en Drôme provençale ouvre un établissement pour les tout-petits, au quartier du Temple. Cette école ferme en 1995.


ANNEXES

 

  1. Liste des instituteurs de Lachau

  2. Témoignage de Marie-Thérèse Calmes, élève de 1940 à 1945

  3. Accords passés entre le Conseil municipal et le curé pour le déplacement de l’école rendu nécessaire par la construction de la nouvelle église (1859)

  4. Bulletin d’inspection de Mme Garnier, institutrice (1938)


 Dossier 11 Tab 1Dossier 11 Tab 2Dossier 11 Tab 3Dossier 11 Tab 4Dossier 11 Tab 5


ANNEXE 2 – TEMOIGNAGE DE MARIE-THERESE CALMES

Elève de l’école communale de Lachau de 1940 à 1945

… un soir (de 1940) nos cousins (de Cassis) installèrent des tentures noires aux fenêtres pour ne pas laisser filtrer la lumière à travers les persiennes. Nous écoutions la radio qui diffusait de mauvaises nouvelles : c’était la guerre !

Alors mon père est venu me chercher. Je retrouvais Lachau avec beaucoup de joie.

En septembre 1940 je faisais ma rentrée à l’école de Lachau, tandis que mon père mobilisé regagnait l’hôpital militaire de Vienne, son lieu d’affectation.

Pour ceux qui ne l’ont pas connue, (l’école) se situait place du monument aux morts, le long de la draille du Rousset. La cour était largement ouverte sur la campagne et les montagnes avoisinantes. La salle de classe, avec ses deux grandes fenêtres donnant sur la place, nous permettait d’admirer les derniers rayons de soleil sur la montagne de Pâle (ou Pare) enneigée.

Notre institutrice, Madame GRANIER, grand-mère de notre maire Philippe MAGNUS, a été respectée, appréciée et vraiment regrettée. Nommée à Mirabel aux Baronnies, elle a continué à venir à Lachau aux vacances d’abord, à la retraite de façon plus permanente. Durant de nombreuses années elle a été très attachée à ce pays et à ses habitants.

Elle a … exercé ses fonctions à Ballons d’abord de 1934 à 1937.

De son bureau placé sur une estrade en bois assez haute avec une marche de chaque côté … au mur un tableau noir, elle dominait ainsi la salle, pour surveiller tous ses élèves de CP au CM2.

Echappant à sa vigilance, un grand de CM2 colorait à l’encre violette du bureau, avec un porte-plume en guise de pinceau, les cheveux d’une petite fille aux cheveux blonds.

L’auteur de ces peintures, bien des années plus tard, m’a raconté l’histoire. Je ne me souviens plus du nom de l’auteur.

Nous n’avions que des échos lointains de la guerre, sauf par le journal et la radio. Les tickets de rationnement, et en 1944, les massacres des résistants à Izon.

Un mât avait été planté au milieu de la cour et le matin, avant d’entrer en classe, à tour de rôle, un grand garçon hissait le drapeau au sommet du mât. Nous observions ensuite une minute de silence, minute parfaitement respectée. Le rituel n’a pas duré très longtemps. Certaines de mes collègues se souviennent du mât mais … pas du drapeau.

Nous avons vendu les bleuets du maréchal (ordre ministériel sûrement). Ils terminaient leur course sur une pelote à épingles suspendue dans l’embrasure de la fenêtre de la cuisine.

Nous étions aussi chargés de cueillir du serpolet, de la famille du thym, sans doute destiné aux infusions des soldats blessés dans les hôpitaux militaires.

En classe, nous avions trois enfants d’origine espagnole dont les parents s’étaient réfugiés à Lachau. Ils fréquentaient régulièrement l’école (Joaquim, Ibéria et Pilar). A l’inverse d’une petite fille juive que nous appelions Lucette, qui s’appelait en réalité Esther, pour de bonnes raisons. Elle est devenue une personne férue de littérature.

Un jour de février 1944, deux soldats allemands en side-car (ce sont les seuls que nous ayons vus à Lachau de toute la durée de la guerre) sont arrivés sur la place de l’hôtel. Manifestement ils se fourvoyaient de route, ils allaient sur les lieux du massacre d’Izon la Bruisse. (J’étais sur la place avec le père de Francis ANGELLI).

En août 1944, le jour du bombardement de Séderon, une bombe a été lâchée dans le lit de la Méouge aux lieux-dits Demesse ou le Petit Nice. Nous nous sommes rendus sur place pour voir le cratère et récupérer un éclat de bombe, particulièrement acéré, auquel je n’avais pas le droit de toucher.

Pendant toute la durée de la guerre, les jeunes du village et des villages voisins, le dimanche dansaient dans les Iscles sur une aire bien entourée d’arbres et de haies, appartenant à Elise. Ils dansaient aussi dans un grenier route de Calma (l’actuelle maison de David BERTIN). Un phono à manivelle qu’il fallait remonter de temps à autres faisait office d’orchestre. Nous allions les regarder danser.

Comme tous les Français, nous avions droit aux tickets de rationnement, mais il nous arrivait de manger un beau pain blanc, fabriqué dans une ferme au hameau du Château.

Dans les années 1945-1946, en arrivant en classe, un grand verre de lait nous attendait : le lait de Mendès France. La distribution n’a pas duré bien longtemps ! A supposer que des esprits avisés ont dû prévenir les autorités compétentes que Lachau étant un pays d’élevage de bovins, il était préférable de réserver le lait aux jeunes citadins.

A la fin de la guerre, Madame DREVETON a succédé à Madame GRANIER. Elle attendait un bébé, par conséquent, elle n’est restée que quelques mois à Lachau.

A son arrivée, les murs de la cour tombaient. La place du monument devint la cour de récréation par extension. Il y a eu lieu de cause à effet : la guerre finie, c’était la joie, la liberté.

Un grand espace non goudronné s’offrait à nous pour jouer à la marelle, à saute-mouton et aux interminables parties de billes où filles et garçons s’affrontaient gentiment.

Ce n’est pas par hasard non plus que Madame DREVETON nous a appris « l’hymne des temps futurs », écrit sur la musique de « l’hymne à la joie » de la 9ème symphonie de Beethoven, dont les paroles s’achevaient par :…….

et la joie qui nous oppresse

va jaillir en cri vainqueur.

 

2013


ANNEXE 3 – ACCORDS PASSES ENTRE LE CONSEIL MUNICIPAL ET LE CURE POUR LE TRANSFERT DE L’ECOLE

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Transcription : Entre les membres du conseil municipal de Lachau agissant comme représentants de la commune, d’une part, et Monsieur Benoît, curé de Lachau, a été convenu ce qui suit.

Le conseil donne à M. le curé à titre d’échange et pour en faire ce qu’il lui appartiendra comme de chose lui appartenant en toute propriété, l’école communale de garçons située dans l’enceinte du village de Lachau au quartier dit le Moulin comprenant la salle de la maison d’école, l’écurie en dessous et tous les appartements destinés au logement de l’instituteur.

Monsieur le curé de son côté s’oblige de fournir à la commune de Lachau en échange des appartements ci-dessus, d’autres appartements sis dans l’enceinte du même village et dit de M. Couren comprenant ceux à gauche de la principale porte d’entrée et qui consistent en une salle et deux cabinets au rez de chaussée et un petit caveau sous l’escalier qui conduit au premier étage. Il s’oblige de plus de faire enlever le mur de séparation entre la salle d’école actuelle et les deux cabinets à côté.

Le même nombre d’appartements se trouvant au premier étage avec leurs galetas en dessous.

Il devra céder encore à la commune le petit bâtiment en face du précédent et au couchant ainsi que la partie du préau …

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entre deux et dix mètres en longueur derrière le caveau de l’escalier ce qui devra former le quart d’une circonférence de deux mètres de diamètre

Le conseil en outre s’oblige à une soulte de huit cents francs à laquelle il est d’avis d’affecter la même somme aux réparations de l’école qu’il cède en échange

Des fosses d’aisances seront établies en maçonnerie aux frais de M. le curé à la place du marronnier se trouvant dans le préau cédé à la commune

Les formalités relatives à la réception des nouveaux appartements destinés à une école seront à la diligence de la commune et au cas où ils ne pourraient être recus ?? M. le curé s’oblige à en faire construire d’équivalents pour le même objet.

Lachau le 20 mai 1859

(signatures)

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Transcription : Engagement : Vu la délibération du conseil municipal en date du 6 novembre 1859, par laquelle il s’engage à céder la maison d’école actuelle, pour servir avec l’ancienne église d’emplacement à la nouvelle, je soussigné Joseph Benoit, curé de Lachau déclare m’engager aussi à payer entièrement la nouvelle maison d’école que la commune se propose d’acquérir, après toutefois que les 800 francs votés pour réparer la maison d’école actuelle et le secours (…), si toutefois il y en a un, auront été employés à cette fin. Signé : Benoit, curé.

(En marge : certification de la signature)

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